Les banques africaines en prennent progressivement la mesure : leur principal concurrent n’est plus forcément une autre institution financière, mais un opérateur télécom. Du Kenya à l’Afrique de l’Ouest, en passant par le Nigeria, les « telcos » et les fintechs ont méthodiquement construit des écosystèmes financiers puissants, souvent en dehors du radar des acteurs historiques.
Il y a encore quinze ans, peu d’observateurs auraient parié sur l’irruption d’un opérateur mobile dans le cœur du système financier. Aujourd’hui, au Kenya, Safaricom incarne cette mutation. Sa plateforme M-PESA revendique plus de 35 millions d’utilisateurs actifs mensuels et ne se limite plus aux transferts d’argent. Crédit, épargne, assurance, gestion de patrimoine : l’offre s’est étendue au point de transformer l’opérateur en véritable institution financière. La contribution du mobile money aux revenus de Safaricom est passée de 31 % en 2021 à 42 % en 2025, selon McKinsey & Company.
Cette dynamique dépasse largement le cas kényan. Le crédit digital connaît une expansion fulgurante, notamment en Afrique de l’Est, où il a progressé de 32 % entre 2020 et 2024. La demande pour ces services a été multipliée par cinq entre 2023 et septembre 2025, portée par des solutions rapides, sans collatéral et accessibles via mobile, là où les banques traditionnelles restent contraintes par des processus plus lourds.
Face à cette montée en puissance, les établissements bancaires tentent de s’adapter. Certaines institutions, comme KCB Group ou Equity Bank, multiplient les acquisitions et les investissements dans les fintechs. D’autres, à l’image de Access Bank, renforcent leur présence régionale pour conserver leur taille critique. Mais ces stratégies défensives peinent à contenir l’avancée des telcos.
Car, dans le même temps, ces derniers accélèrent leur transformation. MTN a engagé la séparation juridique de ses activités de mobile money, tandis que Airtel Money se structure comme une entité financière autonome, avec des ambitions d’introduction en Bourse. En Afrique de l’Ouest, la dynamique est similaire. Wave prépare son entrée dans le secteur bancaire avec la création de Wave Bank Africa, en attente d’agrément de la BCEAO. De son côté, Orange Bank Africa revendique plus de 3 millions de clients et plusieurs centaines de milliards de FCFA de crédits distribués.
Le phénomène s’observe également au Nigeria, longtemps dominé par de grandes banques comme Zenith Bank ou UBA. Désormais, des plateformes comme OPay ou Moniepoint gagnent du terrain à grande vitesse, en intégrant paiements, crédit, épargne et services aux entreprises dans des applications mobiles accessibles.
Au cœur de cette mutation se trouve un avantage décisif : la donnée. Les opérateurs télécoms disposent d’informations précieuses sur les comportements des utilisateurs — transactions, localisation, habitudes de consommation — qui leur permettent de développer des modèles de scoring alternatifs. Là où les banques exigent des historiques financiers formels, les telcos évaluent la solvabilité à partir de l’usage quotidien du mobile. Ce positionnement leur ouvre un marché longtemps sous-desservi : celui des populations non bancarisées et des PME.
Les chiffres traduisent cette bascule. Les plateformes de mobile money de MTN traitent désormais près de 500 milliards de dollars de transactions par an sur le continent, avec une croissance rapide des services à valeur ajoutée comme le crédit ou l’assurance.
Pendant longtemps, le discours dominant reposait sur une complémentarité entre banques et telcos : aux unes la gestion du risque, aux autres la distribution. Mais cette frontière s’efface progressivement. Les partenariats initiaux apparaissent de plus en plus comme des étapes transitoires vers une intégration verticale des services financiers par les opérateurs.
Les banques conservent des atouts majeurs — solidité bilancielle, crédibilité institutionnelle, maîtrise réglementaire — mais elles font face à un défi structurel. Car, mois après mois, les telcos renforcent une relation client fondée sur la proximité, la simplicité et la fréquence d’usage, autant d’éléments qui redéfinissent en profondeur les équilibres de la finance africaine.