Une ancienne responsable de la conformité de Deutsche Bank affirme avoir été licenciée après avoir signalé des transactions suspectes impliquant le financier déchu Jeffrey Epstein et des comptes liés à Jared Kushner. Des révélations issues d’un interrogatoire du Federal Bureau of Investigation remettent en lumière les tensions internes autour des dispositifs de lutte contre le blanchiment dans la banque allemande.
Une lanceuse d’alerte au cœur du dispositif anti-blanchiment
Selon ce document, Tammy Hill McFadden, responsable de la conformité et de la lutte contre le blanchiment d’argent (AML) en Floride pour Deutsche Bank, aurait été licenciée en 2018 après avoir alerté sa hiérarchie sur plusieurs activités financières jugées suspectes.
L’ancienne cadre explique avoir identifié des transactions impliquant Epstein, notamment des virements vers de jeunes femmes, dont certaines âgées d’une vingtaine d’années, ainsi que vers une galeriste basée en France.
Lorsque McFadden a fait part de ses inquiétudes à sa hiérarchie en 2015, il lui aurait été répondu que le financier « avait purgé sa peine », en référence à l’accord judiciaire conclu en 2008 en Floride, qui lui avait permis de purger une peine de prison aménagée.
Selon son témoignage, l’ensemble de l’équipe chargée de la lutte contre le blanchiment d’argent à Jacksonville aurait souhaité mettre fin à la relation bancaire avec Epstein. Pourtant, la banque aurait maintenu ces comptes jusqu’à son arrestation en 2019 pour trafic sexuel.
Une banque déjà sanctionnée
La gestion de la relation entre Deutsche Bank et Epstein a déjà fait l’objet d’importantes sanctions réglementaires.
En 2020, les autorités financières de l’État de New York ont infligé une amende de 150 millions de dollars à la banque, estimant que l’établissement avait maintenu une relation bancaire avec Epstein malgré de multiples signaux d’alerte et un dispositif de conformité jugé insuffisant.
Par ailleurs, en 2022, Deutsche Bank a accepté de verser 75 millions de dollars pour mettre fin à une plainte déposée par des victimes d’Epstein. Celles-ci accusaient l’établissement d’avoir « privilégié le profit au détriment du respect de la loi » en continuant à traiter ses opérations financières.
Des alertes internes sur des personnes politiquement exposées
Au-delà du cas Epstein, McFadden affirme avoir découvert en 2015 que 102 « personnes politiquement exposées » (PPE) figuraient dans le système interne de la banque avec un statut différé, les exemptant temporairement des contrôles renforcés habituellement appliqués à ces profils jugés à risque.
Dans les dispositifs de lutte contre le blanchiment, les PPE — responsables politiques, dirigeants publics ou personnes proches du pouvoir — font généralement l’objet d’une vigilance accrue en raison du risque de corruption ou de flux financiers illicites.
Selon McFadden, le signalement de cette anomalie aurait déclenché une campagne de représailles de la part de son supérieur, qui aurait systématiquement rejeté ses rapports. Cette situation aurait affecté ses indicateurs de performance et conduit à son licenciement trois ans plus tard.
Transactions suspectes liées à Kushner
Le rapport du FBI évoque également des soupçons portant sur un compte professionnel lié à l’entreprise immobilière familiale Kushner Companies.
McFadden affirme avoir détecté en 2016 des flux financiers qu’elle qualifie d’« ahurissants », impliquant notamment des transactions en cryptomonnaies dont l’origine et la destination n’étaient pas clairement identifiables.
Selon son témoignage, l’un des paiements semblait impliquer un ressortissant russe présenté comme un employé de l’entreprise, mais dont la présence n’apparaissait pas sur les documents officiels de la société.
Elle affirme que ses supérieurs ont finalement jugé ces soupçons « non fondés », et que le dossier a été clos après l’intervention d’une gestionnaire de relations chargée des clients fortunés de la banque.
Kushner Companies a déjà rejeté ces accusations. En 2019, un porte-parole de l’entreprise avait déclaré au New York Times que toutes les allégations de blanchiment d’argent impliquant ses relations avec Deutsche Bank étaient « totalement fausses ».
Une affaire emblématique des tensions internes dans la conformité bancaire
Les documents du FBI mettent en lumière les tensions internes qui peuvent exister au sein des grandes institutions financières entre impératifs commerciaux et exigences de conformité.
Le cas Epstein illustre également les risques réputationnels et juridiques auxquels les banques s’exposent lorsqu’elles maintiennent des relations avec des clients controversés, malgré les alertes internes émises par leurs équipes de contrôle.
Source : The Lever