Crise de liquidité en Guinée : comprendre les vraies causes et les risques pour l’économie

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Par Isaac Agbandohounto, Professionnel de la finance, de l’audit et du contrôle de gestion

Depuis plusieurs mois, la Guinée est confrontée à des tensions persistantes de liquidité, marquées par des difficultés de retrait dans les banques, une raréfaction du cash dans certains circuits et un allongement notable des délais de paiement. Face à cette situation, les autorités, notamment la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG), privilégient une réponse monétaire classique consistant à injecter davantage de billets dans l’économie, voire à introduire de nouvelles coupures de forte valeur, notamment le billet de 50 000 GNF.

Mais derrière cette approche, le diagnostic apparaît plus complexe. La crise actuelle ne relève pas uniquement d’un déficit de liquidités disponibles, mais d’un dysfonctionnement plus profond du circuit monétaire, révélant des fragilités structurelles du système financier guinéen.

Le cœur du problème : une monnaie qui circule mal

Le cœur du problème réside dans une circulation défaillante de la monnaie. Plusieurs opérateurs économiques évoquent une érosion progressive de la confiance envers le système bancaire, alimentée par des épisodes durant lesquels certains clients n’ont pas pu retirer l’intégralité de leurs fonds. Ce qui pouvait sembler ponctuel a rapidement produit un effet de contagion.

Par effet domino, de nombreux agents économiques ont choisi de conserver leurs liquidités en dehors des banques. Cette défiance s’est traduite par une multiplication des demandes de retrait, une méfiance généralisée et une accumulation de cash dans les domiciles, commerces et marchés. Une part significative de la masse monétaire se retrouve ainsi immobilisée hors du circuit formel, freinant le fonctionnement normal de l’économie.

Injection monétaire, création de billets de grandes valeurs seraient-elles les meilleures solutions ?

La tentation d’une injection monétaire accrue ou de la création de nouvelles coupures soulève toutefois des interrogations. En théorie économique, la quantité de monnaie en circulation doit rester corrélée au niveau de richesse produite dans l’économie.

Dans le cas guinéen, une augmentation de la masse monétaire sans progression équivalente de la production expose mécaniquement à une hausse des prix. Le risque inflationniste apparaît dès lors difficilement évitable si l’injection de liquidités n’est pas accompagnée de mesures structurelles.

Pourquoi l’argent injecté ne suffit pas ?

Contrairement à une perception répandue, la crise actuelle ne s’explique pas uniquement par un manque de liquidité. Elle reflète avant tout un problème de circulation de la monnaie et d’intermédiation financière. Une part importante des ressources financières reste thésaurisée, circule dans l’informel ou n’est pas transformée en crédit productif.

Ce phénomène se traduit par un multiplicateur monétaire particulièrement faible. Dans une économie efficiente, les dépôts bancaires sont réinjectés sous forme de crédits pour financer l’activité. En Guinée, ce mécanisme reste limité par une faible bancarisation, une confiance fragile envers les institutions financières et un volume de crédit insuffisant.

Les risques d’une injection non maîtrisée

L’injection massive de liquidités, si elle peut offrir un répit à court terme, comporte des risques significatifs. Le premier est celui d’une inflation accrue, résultant d’un excès de monnaie face à une offre productive stagnante.

Le second risque concerne la dépréciation du franc guinéen. Une augmentation de la masse monétaire peut stimuler la demande de devises pour financer les importations, exerçant une pression supplémentaire sur la monnaie locale.

Quant à la création de nouveaux billets de 50.000 GNF, quels risques pour l’économie ?

La mise en circulation de nouvelles coupures de forte valeur, notamment le billet de 50 000 GNF, pourrait produire des effets indirects. L’expérience montre que ce type de mesure favorise souvent une inflation dite « psychologique », alimentée par des effets de seuil, des arrondis à la hausse et des anticipations inflationnistes des agents économiques.

Si ces nouveaux billets visent à fluidifier les transactions, ils peuvent aussi accélérer la circulation du cash et renforcer la perception d’une perte de valeur de la monnaie. En l’absence de réformes structurelles, l’économie pourrait ainsi s’enfermer dans un cercle vicieux mêlant inflation, perte de pouvoir d’achat, défiance et thésaurisation accrue.

Les nouveaux billets : solution ou signal ?

L’introduction de billets de 50 000 et 100 000 GNF répond à un objectif opérationnel de facilitation des transactions. Toutefois, elle peut être interprétée comme un signal de déséquilibre monétaire, notamment si elle intervient dans un contexte de tensions de liquidité persistantes.

Sans accompagnement par des réformes structurelles, cette mesure risque d’alimenter un cycle défavorable, où l’augmentation de la masse monétaire entraîne une hausse des prix, une érosion du pouvoir d’achat, une perte de confiance et, in fine, une intensification de la thésaurisation.

Quelles solutions durables ?

La sortie de crise passe par des solutions plus profondes. La priorité demeure la restauration de la confiance dans le système bancaire, à travers un dialogue renforcé entre autorités, institutions financières et acteurs économiques.

Dans le même temps, l’encouragement à la bancarisation, la réduction de la dépendance au cash et le développement de solutions de paiement électronique accessibles sur l’ensemble du territoire apparaissent essentiels. À ces conditions, la Guinée pourrait rétablir une circulation monétaire plus efficace et redonner un nouvel élan à son économie.

A propos d’Isaac Agbandohounto

Professionnel de la finance, de l’audit et du contrôle de gestion, Isaac AGBANDOHOUNTO cumule plus de huit années d’expérience en Afrique de l’Ouest (Bénin, Guinée, Guinée-Bissau), avec une expertise développée en gestion financière, contrôle interne et pilotage de la performance. Il partage également son expérience en intervenant dans des universités en Guinée. Actuellement Contrôleur de Gestion au sein d’une filiale d’un groupe international français, il contribue à l’optimisation des dispositifs de gestion et au pilotage de la performance financière. En parallèle, il poursuit un DBA International en Audit et Contrôle de Gestion à l’IIGSF-Paris et développe un intérêt particulier pour les questions de régulation financière, fintech, transformation des systèmes monétaires en Afrique et des dynamiques de développement économique. À travers ses analyses, il ambitionne de contribuer aux réflexions stratégiques liées à la modernisation des systèmes financiers et à la stabilité économique des pays africains.

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