L’Afrique de l’Ouest s’impose désormais comme l’un des principaux foyers de transformation du marché mondial des stupéfiants. Longtemps considérée comme une simple zone de transit de la cocaïne vers l’Europe, la région voit émerger des marchés locaux de consommation, tandis que l’essor des drogues de synthèse et la mutation du commerce des opioïdes redessinent les circuits de la criminalité organisée. C’est l’un des principaux constats du World Drug Report 2026 publié par l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), qui met en garde contre une intensification des menaces pesant sur la sécurité, la santé publique et la gouvernance.
Selon le rapport, le phénomène mondial de la drogue gagne en ampleur, en complexité et en impact. Sa directrice exécutive, Monica Juma, appelle les États à privilégier des politiques fondées sur des données probantes, combinant prévention, accès aux soins, justice pénale et coopération internationale afin de répondre à l’évolution rapide des réseaux criminels.
La production mondiale de cocaïne a franchi un seuil historique en atteignant plus de 4 000 tonnes en 2024, soit plus de quatre fois son niveau d’il y a dix ans. Face au renforcement des contrôles sur certaines routes traditionnelles, les organisations criminelles ont diversifié leurs itinéraires, confirmant le rôle stratégique de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale comme plateformes d’acheminement vers les marchés européens. Mais le rapport souligne une évolution majeure : une partie croissante des cargaisons est désormais écoulée localement, favorisant le développement de marchés de consommation dont les conséquences sanitaires et sécuritaires deviennent de plus en plus visibles.
L’ONUDC attire également l’attention sur la progression rapide des drogues de synthèse. En 2024, 755 nouvelles substances psychoactives ont été recensées dans le monde, un niveau jamais atteint auparavant. Produites en laboratoire, ces substances offrent aux réseaux criminels une plus grande flexibilité et leur permettent de contourner plus facilement les dispositifs de contrôle. Le rapport relève également l’expansion continue de la méthamphétamine vers le Moyen-Orient, l’Afrique et certaines régions d’Europe, illustrant la capacité d’adaptation des organisations criminelles internationales.
Le marché mondial des opioïdes connaît lui aussi une profonde recomposition. Après avoir assuré près de 80 % de la production mondiale d’opium, l’Afghanistan a enregistré une baisse de 95 % de ses volumes depuis 2023, à la suite de l’interdiction de la culture du pavot. Cette évolution favorise l’essor des opioïdes de synthèse, notamment les fentanyls et les nitazènes, déjà responsables de nombreuses overdoses en Europe et en Amérique du Nord.
Les chiffres publiés par l’ONUDC traduisent l’ampleur du phénomène. En 2024, 331 millions de personnes, soit 6,2 % de la population mondiale âgée de 15 à 64 ans, ont consommé une drogue, une progression de 34 % en dix ans. Près de 500 000 décès liés à la consommation de drogues ont été enregistrés en 2023, soit une hausse de 29 % par rapport à 2013. Le cannabis demeure la substance la plus consommée dans le monde avec 256 millions d’usagers. Malgré cette progression, l’accès aux traitements reste insuffisant, en particulier pour les femmes et les populations les plus vulnérables.
Face à cette évolution, l’ONUDC estime que les réponses publiques ne peuvent reposer uniquement sur les dispositifs répressifs. L’organisation plaide pour des politiques intégrant la prévention, le renforcement des systèmes de santé, l’amélioration de l’accès aux soins, la réduction des risques et une coopération internationale renforcée. À l’occasion de l’Africa Day organisé le 26 juin à Vienne, Monica Juma a rappelé que les réponses africaines devaient s’inscrire dans les objectifs de l’Agenda 2063 de l’Union africaine et des Objectifs de développement durable, en accordant une attention particulière aux populations les plus exposées.
Pour l’Afrique de l’Ouest, ces recommandations revêtent une importance particulière. La région est confrontée à la fois à la montée des réseaux criminels, à l’émergence de nouveaux marchés de consommation et aux fragilités institutionnelles exploitées par les trafiquants. Dans ce contexte, le renforcement de la prévention auprès des jeunes, l’amélioration de l’accès aux traitements, le développement des capacités des systèmes de santé et la coopération entre les États apparaissent comme des leviers essentiels pour contenir une menace dont les répercussions dépassent désormais largement le seul champ de la sécurité pour toucher le développement économique, la stabilité sociale et la gouvernance des États.
RPM