Bien au-delà de la simple mobilisation de capitaux, Afreeka Capital SAS s’est donnée pour mission de rapprocher les projets africains des financements dont ils ont besoin pour changer d’échelle. Spécialisée dans le financement structuré, la firme accompagne entreprises, institutions et promoteurs dans la conception de montages financiers adaptés aux exigences des investisseurs. Dans cet entretien, Jean Lucien Kodjani, fondateur et Directeur général d’Afreeka Capital SAS et Chairman d’Afreeka Holding, revient sur les défis du financement en Afrique, les freins à la bancabilité des projets, les enjeux de l’industrialisation du continent et le rôle stratégique de l’ingénierie financière dans la construction d’une souveraineté économique durable.
Prémices Media l Monsieur Kodjani, avant d’évoquer le groupe, pouvez-vous vous présenter et revenir sur le parcours qui vous a conduit à fonder Afreeka Capital ?
Jean Lucien Kodjani l J’ai construit ma carrière dans la finance, avant de faire une incursion par la technologie, puis de revenir à mon métier de cœur : la finance structurée et le conseil aux entreprises. Ce parcours hybride n’est pas un détour, c’est un atout. Le passage par la technologie m’a appris à raisonner en termes de modèles, d’exécution et de mise à l’échelle — une grille de lecture que je réapplique aujourd’hui à la structuration financière. Revenir à la finance avec ce regard m’a fait comprendre une chose essentielle : en Afrique de l’Ouest et Centrale, ce qui manque rarement, ce ne sont pas les projets ou même les capitaux. Ce qui manque, c’est l’architecture financière qui relie les deux. Trop de dossiers solides échouent non par défaut de rentabilité, mais par défaut de structuration — un montage qui ne parle pas le langage des comités de crédit, des garanties mal calibrées, un partage des risques que l’investisseur ne peut pas accepter. J’ai fondé Afreeka Capital pour combler précisément ce vide. Nous ne sommes pas des apporteurs d’affaires. Nous sommes ceux qui transforment un projet en une opération finançable.
Prémices Media l Quelle est la mission d’Afreeka Capital et quels sont ses principaux domaines d’intervention ?
Jean Lucien Kodjani l Afreeka Capital SAS, firme membre d’Afreeka Holding, est un conseil en financement structuré. Notre métier tient en une phrase : nous ne présentons pas des projets aux investisseurs, nous construisons l’architecture financière qui fait que les investisseurs disent oui. Concrètement, nous intervenons sur trois axes. La structuration de dette et le conseil en financement, où nous concevons les montages, calibrons les garanties et négocions les term sheets. Le conseil en fusions-acquisitions. Et l’advisory réglementaire, notamment sur les questions de capital prudentiel et de conformité dans l’espace OHADA et UEMOA. Nos mandats vont de 10 à plus de 100 millions d’euros, et nous opérons en français comme en anglais, parce que la mobilisation de capitaux sur ce continent se joue désormais à cette double échelle.
Prémices Media l Afreeka Capital est basée à Dakar mais intervient dans plusieurs pays. Où êtes-vous présents et quels critères guident vos interventions ?
Jean Lucien Kodjani l Notre ancrage est à Dakar, et notre terrain d’action couvre l’Afrique de l’Ouest et Centrale — le Sénégal, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Côte d’Ivoire, entre autres. Mais je précise une distinction importante : nous ne choisissons pas des pays, nous choisissons des opérations finançables. Notre critère premier n’est pas géographique, il est structurel. Un dossier nous intéresse lorsqu’il existe un actif réel, un porteur crédible, une logique économique solide, et un chemin réaliste vers la bancabilité. La proximité terrain est décisive : on ne structure pas une opération bissau-guinéenne depuis un bureau londonien. Connaître le tissu local, les banques, les cadres juridiques OHADA, c’est ce qui fait la différence entre un montage théorique et un décaissement effectif.
Prémices Media l Depuis sa création, quels sont les principaux résultats d’Afreeka Capital en matière de structuration et de mobilisation de financements ?
Jean Lucien Kodjani l Je préfère parler d’opérations bouclées que d’ambitions. Pour illustrer notre approche, je citerai une transaction que nous avons menée de bout en bout pour le compte du Groupe Économique et Financier en Guinée-Bissau. Nous avons monté le dossier financier, structuré l’opération avec les équipes techniques de la Banque Ouest Africaine de Développement, et mobilisé environ 10 millions d’euros au service du secteur privé bissau-guinéen, en combinant un financement de la BOAD et un concours bancaire local. Ce qui compte pour moi dans cette opération, ce n’est pas seulement le décaissement : c’est que la dette a été intégralement servie et remboursée. Un cycle complet. C’est cela, la signature d’Afreeka Capital — non pas annoncer des intentions, mais livrer des structures qui tiennent jusqu’au remboursement.
Prémices Media l Après des années dans la structuration de financements, quels sont selon vous les principaux freins qui empêchent encore les entreprises africaines d’accéder aux capitaux ?
Le premier frein est rarement celui qu’on croit. Ce n’est pas l’absence de capitaux — les fonds de développement, les DFIs et les family offices cherchent activement à se déployer en Afrique. Le vrai goulot d’étranglement est l’asymétrie de préparation. D’un côté, des investisseurs qui exigent des structures précises : couverture du service de la dette, sûretés opposables, gouvernance lisible. De l’autre, des entreprises dont les dossiers, souvent excellents sur le fond, ne sont pas traduits dans ce langage. À cela s’ajoute une perception du risque systématiquement majorée, parfois bien au-delà du risque réel, faute d’instruments de rehaussement de crédit adaptés. La conséquence est un déficit de financement structurel que les statistiques de la Banque mondiale et de la Société financière internationale chiffrent en centaines de milliards de dollars pour les PME du continent (331 milliards pour être exact). Le travail de structuration consiste précisément à réduire cet écart : non pas à embellir un dossier, mais à le rendre lisible et finançable pour celui qui apporte le capital.
Prémices Media l Vous défendez l’idée que la croissance africaine ne se traduit pas assez en transformation structurelle. Pourquoi ce décalage persiste-t-il ?
Jean Lucien Kodjani l Parce que la croissance et la transformation ne reposent pas sur les mêmes mécanismes de financement. Une économie peut croître en exportant ses matières premières brutes : cela génère du PIB, mais pas de transformation. La transformation suppose d’industrialiser, donc de financer des actifs longs, capitalistiques, dont la rentabilité s’étale sur dix ou quinze ans. Or le financement disponible reste majoritairement court et liquide. Tant que nous ne disposerons pas d’une offre suffisante de capital patient et d’instruments adaptés aux cycles industriels, l’économie continuera de croître sans se transformer. Le décalage est donc d’abord un problème de structure de financement, avant d’être un problème de volonté politique. C’est une conviction que je porte de longue date, et que j’ai eu l’occasion d’approfondir dans un travail d’écriture plus personnel sur la souveraineté économique du continent.
Prémices Media l L’Afrique attire de plus en plus de capitaux internationaux. Comment faire en sorte qu’ils contribuent à l’industrialisation et à la valeur locale plutôt qu’à une logique d’extraction ?
Jean Lucien Kodjani l La réponse tient dans la structuration même des opérations. Un capital n’est ni vertueux ni prédateur par nature : c’est la manière dont on l’ancre qui détermine son impact. Lorsque nous montons une opération, nous pouvons inscrire dans son architecture des exigences de transformation locale — un taux d’intégration, une création d’emplois qualifiés, un transfert de compétences — et en faire des conditions du financement, pas de simples vœux. C’est là que les mécanismes de financement mixte, le blended finance, prennent tout leur sens : ils permettent de combiner du capital concessionnel et du capital commercial pour rendre finançables des projets à fort impact local qui, isolément, ne passeraient pas le filtre du risque. La valeur locale ne se décrète pas après coup. Elle se construit dans le term sheet.
Prémices Media l Le financement des PME reste un défi majeur. Quels mécanismes pourraient combler durablement ce déficit ?
Jean Lucien Kodjani l Trois leviers, qui fonctionnent ensemble. D’abord, les garanties partielles de crédit, qui permettent à une banque locale de prêter à une PME en partageant le risque avec une institution de garantie — des dispositifs portés par des acteurs comme la Banque africaine de développement modifient en profondeur l’équation de risque pour le prêteur. Ensuite, le rehaussement de crédit, qui consiste à faire porter une partie du risque par une signature plus solide, abaissant ainsi le coût du financement pour l’emprunteur. Enfin, le financement structuré du commerce, particulièrement adapté aux chaînes de valeur agricoles, où l’on adosse le financement aux flux de la marchandise plutôt qu’au seul bilan de l’entreprise. Le déficit de financement des PME ne se comblera pas par davantage de bonnes intentions, mais par le déploiement systématique de ces instruments. C’est précisément le cœur des structures que nous bâtissons en Afrique de l’Ouest et Centrale.
Prémices Media l Quelle est votre vision de l’Afrique à l’horizon 2035, et quel rôle Afreeka Capital entend-elle y jouer ?
Jean Lucien Kodjani l À l’horizon 2035, je vois un continent qui aura cessé de subir la perception de son risque pour en devenir le maître. Cela suppose des marchés de capitaux locaux plus profonds, une épargne domestique mieux mobilisée, et une nouvelle génération d’intermédiaires financiers africains capables de dialoguer d’égal à égal avec les capitaux globaux. Le véritable enjeu de souveraineté n’est pas de refuser le capital étranger, mais de disposer de l’expertise qui permet de le structurer à nos conditions. C’est le combat qui me tient le plus à cœur, et c’est la raison d’être d’Afreeka Capital : devenir l’institution de référence en conseil en financement structuré sur notre région — celle vers qui se tournent les promoteurs, les banques de développement et les investisseurs lorsqu’une opération doit non seulement être annoncée, mais bouclée. Nous construisons cela patiemment, opération après opération. La crédibilité institutionnelle ne se proclame pas. Elle se prouve.
Jean Lucien Kodjani est Chairman d’Afreeka Holding, fondateur et Directeur Général d’Afreeka Capital SAS. Il exécute des mandats allant de 10 à plus de 100 millions d’euros en connectant les projets à fort impact aux capitaux globaux. info@afreekaholding.com · www.afreekaholding.com · Dakar, Sénégal
Propos recueillis par Fernand Dagoudo.