Au Sénégal, les tensions s’installent progressivement au sommet de l’État. Deux ans après l’alternance historique de 2024, les relations entre le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko semblent se refroidir, révélant des lignes de fracture au sein de la mouvance politique qui les a portés au pouvoir.
« Ce pouvoir, nous l’avons conquis avec vous. Cette coalition, je ne la trahirai jamais », a déclaré le président Bassirou Diomaye Faye devant les membres de sa coalition.
La relance de la coalition « Diomaye Président » par le chef de l’État, lors de l’assemblée générale organisée le 7 mars 2026 à Dakar, est venue cristalliser ces tensions. Pour certains analystes, cette initiative traduit la volonté du président de structurer sa propre base politique, distincte de celle du Pastef, le parti fondé par Ousmane Sonko.
La coalition Diomaye Président, nouveau centre de gravité ?
Devant plusieurs centaines de militants réunis à l’hôtel King Fahd Palace, Bassirou Diomaye Faye a réaffirmé son attachement à cette coalition politique, créée dans l’urgence en 2024 afin de contourner la dissolution du Pastef à la veille de l’élection présidentielle. À l’époque, cette plateforme avait servi de véhicule politique pour la candidature de Diomaye Faye, désigné par Ousmane Sonko, alors empêché de se présenter en raison de ses démêlés judiciaires.
Deux ans plus tard, cette structure semble prendre une dimension nouvelle. Pour les partisans du Premier ministre, la relance de la coalition pourrait être interprétée comme une tentative d’émancipation politique du chef de l’État vis-à-vis de celui qui fut longtemps la figure centrale de l’opposition sénégalaise.
Un tandem politique sous tension
L’histoire politique entre les deux hommes remonte à plusieurs années. Ousmane Sonko, leader charismatique du Pastef, a longtemps incarné la principale force d’opposition au pouvoir de Macky Sall. Empêché de se présenter à la présidentielle de 2024, il avait alors porté Bassirou Diomaye Faye comme candidat du camp de l’opposition.
La stratégie s’était révélée gagnante : quelques jours avant la fin de la campagne, la libération de Sonko et de Diomaye Faye avait profondément rebattu les cartes. Le 24 mars 2024, Bassirou Diomaye Faye remportait l’élection présidentielle face à Amadou Ba. Mais depuis l’accession au pouvoir, les équilibres semblent évoluer. Le président sénégalais a progressivement consolidé son propre réseau au sein de l’appareil d’État et construit ses alliances politiques, renforçant son autonomie politique.
Le poids décisif du Pastef au Parlement
La question du rapport de force se joue également à l’Assemblée nationale. Lors des élections législatives anticipées du 17 novembre 2024, le Pastef a obtenu une majorité écrasante avec 130 députés sur 165, après avoir choisi de se présenter seul. Ce résultat confère au parti d’Ousmane Sonko un levier politique considérable. Le Premier ministre n’a d’ailleurs pas hésité à rappeler récemment que le Pastef devait rester « au cœur de la gouvernance ».
Dans l’hypothèse d’une rupture ouverte entre le parti et la présidence, certains analystes évoquent la possibilité d’une forme de cohabitation politique, susceptible de créer des tensions institutionnelles. Toutefois, l’équation reste complexe. Plusieurs députés du groupe majoritaire entretiennent également des relations directes avec le chef de l’État, ce qui pourrait limiter la capacité de mobilisation parlementaire autour du seul leadership de Sonko.
Des positions encore prudentes au sein du pouvoir
Au sein du gouvernement et de la majorité, les positionnements restent encore prudents. Quelques responsables politiques commencent toutefois à afficher leurs préférences. Certains ministres ont publiquement exprimé leur proximité avec Ousmane Sonko, tandis que d’autres se rangent clairement derrière la ligne présidentielle. Beaucoup d’acteurs politiques préfèrent pour l’instant éviter de trancher, dans un contexte où les équilibres internes demeurent incertains.
Sonko dans les mailles de la justice
Malgré les obstacles judiciaires qui pèsent sur son avenir politique, Ousmane Sonko affirme qu’il reste déterminé à briguer la présidence en 2029. Récemment devant ses partisans, le Premier ministre a déclaré : « Rien ne peut m’empêcher d’être candidat ! »
Pourtant, sa condamnation à six mois de prison avec sursis pour diffamation envers l’ancien ministre du Tourisme Mame Mbaye Niang, prononcée en appel en mai 2023 puis confirmée par la Cour suprême en janvier 2024, pourrait juridiquement compromettre une éventuelle candidature.
Cette position réaffirme les ambitions politiques de Sonko et ajoute une nouvelle dimension aux tensions latentes entre le Premier ministre et le président Bassirou Diomaye Faye, alors que la perspective de la présidentielle de 2029 commence déjà à structurer les rapports de force au sommet de l’État.
L’ombre de la présidentielle de 2029
En filigrane de ces tensions se profile déjà la prochaine élection présidentielle prévue en 2029. La question d’une éventuelle candidature du président sortant ou d’un passage de témoin au profit d’Ousmane Sonko nourrit les spéculations au sein de la classe politique sénégalaise. Le scénario rappelle, pour certains observateurs, certaines transitions politiques observées ailleurs, où la question de la succession entre un leader charismatique et son successeur devenu président peut rapidement devenir un enjeu de pouvoir.
À trois ans de la prochaine présidentielle, le tandem qui a porté l’alternance sénégalaise semble donc entrer dans une phase plus incertaine. Entre consolidation du pouvoir présidentiel et affirmation de l’influence du Pastef, l’équilibre politique au sommet de l’État reste fragile.